Les Ocres

Roussillon

De la grotte Chauvet à celle de Lascaux , nos ancêtres recherchaient ces terres colorées qui leur permettaient de créer des oeuvres qui sont parvenues jusqu'à nous.
Photos R. GAF

"De tout temps l’homme a recherché les couleurs que la nature pouvait lui offrir, depuis les argiles colorées, en passant par les oxydes de fer ou de manganèse, jusqu’aux colorants artificiels du vingtième siècle.
Chaque produit avait ses qualités propres, l’argile et les oxydes étaient très stables dans le temps et ne se dénaturaient pas, les colorants synthétiques montraient une palette de teintes extraordinaires. Mais l’ocre naturel pouvait à lui seul proposer les tons chauds et durables d’une Provence qui, des peintures rupestres jusqu’aux demeures modernes, allait maquiller toute notre civilisation.

Voici l’histoire secrète des Ocres

2°) Une chronique de 110 millions d'années

Aux origines marines

Née au fond des mers à l’ère secondaire, la roche qui générera l’ocre est un simple grès, constitué par des grains de sable que les vagues et courants accumuleront sur 30 mètres d’épaisseur. Dans les roches de Roussillon, les multiples bancs de sable retracent la vie du fond océanique. C’était il y a 110 millions d’années, à une période que l’on appellera l’Aptien, du nom de la ville d’Apt toute proche. Dans le grès, les germes de l’ocre sont déjà présents sous la forme d’un minéral vert riche en fer nommé la glauconie.

La Provence des dinosaures

Quelques millions d’années plus tard la Provence des dinosaures s’asséchera dans un immense soulèvement géologique. Les sédiments du fond des mers se retrouveront à l’air libre et subiront les intenses phénomènes d’érosion et d’altération du climat tropical de l’époque. Les pluies lessiveront les sols, transformant leurs surfaces en une carapace ferrugineuse identique à celle de certaines régions d’Afrique.

C’est de cette gigantesque chimiosynthèse que naîtront les sables ocreux issus de l’altération des petits cristaux de glauconie en oxydes de fer. En circulant dans le sol les eaux de pluies emporteront les substances colorantes des grès, métamorphosant ceux-ci en roches immaculées et stériles. Elles déposeront ensuite leur charge minérale plus profondément, plus bas dans la terre, créant ainsi la palette des ocres jaunes et rouges de Roussillon. Plus tard et durant toute la phase active du soulèvement de la Provence et des Alpes, des mouvements du sol disloqueront les sables ocreux.

Un livre d'histoire naturelle dans les falaises

Ces événements du passé sont encore aujourd’hui gravés dans les roches de Provence, il suffit de les lire comme un livre ouvert sur 110 millions d’années d’histoire naturelle. A Roussillon, l’ancien sol tropical avec sa croûte ferrugineuse est aisément reconnaissable à l’entrée du sentiers des ocres. Dans les falaises, les stratifications obliques des grès témoignent de l’origine marine de ces dépôts avec, encore décelables, le sens des courants marins et les traces des galeries des vers et autres mollusques qui vivaient sur le fond de l’océan ancestral . De même, les rochers situés à l’entrée du site montrent d’intéressantes veines violettes et roses, cassées et fracturées, attestant ainsi de la violence des tremblements de terre qui affectèrent la région.

Dans le gisement de Rustrel, la succession colorée des dépôts d’ocre est visible dans les parois, avec notamment les fameux sables blancs, riches en kaolinite (Al4Si4O10OH8) une argile soyeuse issue de l’altération des grès. C’est ainsi que naquirent dans les tourmentes géologiques passées, les fabuleux gisements d’ocre du Vaucluse.


L'alchimie de l'ocre

Qu’elle est la nature de cette poudre ? Du sable et du fer dans tout ses états dit-on. En effet, les multiples degrés d’oxydation et d’hydratation possibles du fer sont à l’origine de ces minéraux pigments, comme les hématites (Fe2O3), goethites et autres limonites (FeO-OH,nH2O).

Pour compléter ce florilège, le manganèse ( MnO2…MnO-OH), l’aluminium et les silicates sont autant d’ingrédients catalyseurs pour étendre la gamme des ocres aux 24 teintes officiellement recensées, allant du gris au vert, en passant par le jaune et le rouge.

3°) Des paysages à l'américaine

Le vent, l'eau, l'homme

Le vent et l’eau ont creusé des cirques, sculpté des cheminées de fées, donnant aux sites de Rustrel et de Roussillon des allures de parc de l’ouest américain. Mais cette érosion naturelle n’aurait jamais été aussi intense sans l’intervention de l’homme qui, en creusant galeries et carrières pour l’extraction du minerai, a largement contribué à la formation de ces paysages.

Le Colorado provencal de Rustrel

Rustrel est la cathédrale des ocres, le paradis des photographes, le joyau du Vaucluse. Le dépaysement est complet : des cheminées de fées jaunes... aux falaises bariolées. Il faut passer une journée dans le cirque de Bouvène pour sentir les couleurs des roches se métamorphoser au gré des heures et, surtout, assister au moment du couchant, à l’embrasement violent des collines pourpres sous les rayons du soleil. Au fond du cirque l’incandescence des dunes de sable frappe l’imagination, un cavalier Navajos venant d’une réserve indienne va t- il apparaître ?... Au fond de la vallée prend naissance la Doa, un ruisseau aux humeurs changeantes.

Après l’orage, les eaux claires de la Doa sont chargées de pigments arrachés à la colline ; le ruisseau se teinte des couleurs du temps passé, lorsque les hommes s’en servaient pour laver le sable ocreux. Le Colorado Provençal n’a vraiment pas usurpé son nom : derrière chaque monticule se cache une gamme chromatique nouvelle, chaque dune a son théâtre naturel qui n’attend plus que ses acteurs pour rejouer une œuvre classique chère à Jean Vilar ou plus simplement une conquête de l’ouest en terre provençale.

Les couleurs du temple de Roussillon

A Rousillon la discrétion est de rigueur ; en effet, c’est au dessus de la pinède que les falaises lumineuses de la Chaussée des géants s’exhibent. De sang et d’or, le site de Roussillon a ceci de merveilleux : exposer tous les coloris possibles des ocres. Illuminées dès le matin par les rayons chauds de l’astre du jour, les falaises flamboient en une débauche de jaunes, roses et violets. A l’extrémité du sentier des Aiguilles, la forêt s’ouvre sur un cirque dont les parois rocheuses, aux allures de mesas américaines sont encadrées par des pitons, gardiens des couleurs du temple.

4°) 200 ans d'histoire

De l'acier à l'ocre

Bien avant la colonisation romaine les premiers habitants avaient déjà compris l’intérêt des gisements d’ocre, pour l’art corporel ou pariétal mais aussi et surtout pour le fer contenu dans ses roches. En effet ces gisements recèlent d’énormes quantités de minerai ferrugineux qui sera fondu dans les premiers « bas fourneaux » de l’antiquité. Exploité de manière intermittente jusqu'à la fin du dix-neuvième siècle, le minerai de Rustrel conduira à l’essor économique et industriel de la vallée du Calavon.

Dans les années 1850, aciéries et laminoirs permettront la production d’acier. L’exploitation des forêts pour la production de combustible s’intensifiera au point de désertifier le plateau du Vaucluse et le mont Ventoux qui, lui, sera complètement mis à nu. Mais l’acier vauclusien restera de piètre qualité et en l’absence d’un développement judicieux des moyens de communication, la région connaîtra sa première crise sidérurgique.

Bien connu depuis la haute antiquité, le pouvoir colorant de l’ocre ne sera véritablement exploité en tant que tel qu’à partir des années 1780, notamment sous l’impulsion de Jean-Etienne Astier qui découvrira la stabilité et l’inaltérabilité de l’ocre dans les peintures. Il faudra presque un siècle encore, pour que l’extraction et le raffinage de l’ocre atteignent le stade industriel et développent ainsi l’économie du pays d’Apt, au moment même de l’effondrement de la production d’acier. Avec le dix-neuvième siècle l’ocre connaîtra son âge d’or, l’exploitation se rationalisera et de nombreuses mines et carrières s’ouvriront. Un commerce florissant s’étendra vers les marchés américain puis russe : la richesse économique touchera enfin le pays. En 1890, 20000 tonnes d’ocres seront produites et le double en 1930. Mais la crise de 1929, puis la seconde guerre mondiale et l’arrivée des colorants artificiels, signeront la fin de cette époque glorieuse. Pourtant le commerce de l’ocre ne s’est jamais totalement éteint puisque, aujourd’hui encore, 1000 tonnes d’ocre sont fabriquées chaque année à Apt.

Une vie en ocre

« De sang et d’or », telle est la maxime qui s’affiche encore à l’entrée du pays de Roussillon. L’ocre a apporté richesse et prospérité durant presque un siècle, mais il a été aussi la source de querelles, de luttes et de tragédies. Un ocrier aux dix-neuvième et vingtième siècles était, avant tout, un mineur de fond. Dans les galeries ces hommes travaillèrent longtemps à la pioche et à la pelle, transportant le minerai à la brouette sans autre moyen moderne d’extraction.

L’ocre fera certes la fortune des paysans-mineurs, mais les accidents du travail feront beaucoup de victimes. Effondrements de galeries non étayées, mauvais dynamitages, air vicié et silicoses, constitueront les risques du métier des années 1900 .

Les pollutions dues aux poussières d’ocre empoisonnaient la vie des habitants de Roussillon. Des plaintes contre les exploitants furent déposées dès les années 1800. Les cours d’eau étaient envahis par les sables de lavage, empêchant ainsi leur bon écoulement. Le travail et le transport des pigments empoussiéraient l’atmosphère des villages, ce qui apportait beaucoup de nuisances aux ménagères de l’époque !

5°) Une industrie survivante

Les derniers ocriers de France

A Apt, il reste une seule fabrique exploitant encore les ocres du Vaucluse.

Dans les carrières il n’est plus question de pics et de pioches mais plutôt de bulldozers et de camions. L’extraction est grandement facilitée par ces engins qui arrachent des tonnes de minerai aux collines par un décapage progressif de leurs surfaces. Après l’extraction, le lavage du minerai est lui aussi mécanisé. Grâce à un système d’arrosage automatique celui-ci est débarrassé de la majeure partie des sables. Il est ensuite convoyé par des canalisations vers les bassins de décantation et de séchage. Quelques mois plus tard les bassins sont secs, il n’y a plus qu’a récupérer le concentré d’ocre et le transporter à l’usine de transformation. Une dernière alchimie s’opère alors dans un four tournant où le minerai est chauffé à la température de 500 degrés. Une fois la cuisson terminée le four laisse échapper, par une petite trappe, la quintessence des Siennes et autres ocres qui, après un dernier broyage, sont ensachés et expédiés dans le monde entier.

De la bonne utilisation de l'ocre

Vous l’aurez compris, l’ocre est un colorant dont les vertus sont connues depuis la préhistoire. Dans les cavernes de Provence, des morceaux d’ocres ont été découverts, preuve, s’il en est de l’origine et de l’utilisation ancestrales de cette matière.

Au 19ème siècle on l’avait mélangée au chocolat et même utilisé dans les cosmétiques. Au 21ème siècle ce pigment est, plus que jamais, indispensable. Ce produit naturel a d’extraordinaires avantages sur les colorants de synthèse. Inerte, inaltérable aux rayons ultra-violets du soleil, il entre dans la composition de dizaines de produits exposés à l’air libre. Sa présence comme pigment dans la composition des matériaux de construction en est la preuve. Ainsi les peintures, carrelages, enduits et bétons sont teintés à l’ocre. L’industrie chimique incorpore l’ocre dans les engrais et dans le sel de déneigement ; cires, cartons et papiers recyclés en contiennent également. On recense aussi d’autres utilisations, comme la coloration des porcelaines de Limoges ou le traçage des lignes de marquage des terrains de sports.

Aux quatre coins de la terre

Les Scandinaves sont très friands de nos pigments. En effet, qu’y a t-il de plus naturel et écologique que l’ocre ? L’Afrique, continent des couleurs par excellence, est traditionnellement un grand consommateur d’ocre. La reconstruction du Liban en fait aussi un nouveau client. Mais le pays qui s’habille d’ocre et dont l’architecture ne se conçoit qu’en ocre, c’est la Provence. Devenue au fil des siècles la meilleure ambassadrice de l’ocre, la Provence a intégré dans son patrimoine rural et urbain les merveilles de ses collines de sang et d’or....."

Extraits de:

Les Ocres, Futura-Sciences.com.

Par Jacques Sintès, President Terre et Volcans

Suite de la promenade:

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